en guise d'introduction: Gravure hollandaise du 17ème siècle montrant des représentants du clergé catholique qui tentent d'éteindre la bougie, symbole de la Parole de Dieu allumée par les réformateurs; on peut y reconnaître les grands personnages que nous allons croiser cette année
La Folie parle Quels que soient les propos que le monde tienne sur mon compte (car je n'ignore pas combien la Folie est mal famée, même auprès des plus fous), il n'est pas moins vrai que c'est moi, oui, moi seule, qui ai le secret d'égayer les dieux et les hommes. Ce qui le prouve hautement, c'est qu'aussitôt que j'ai paru au milieu de cette nombreuse assemblée pour prendre la parole, une joie extraordinaire a brillé sur toutes les figures. Soudain, vos fronts se sont déridés; vous avez applaudi par des rires si aimables et si joyeux qu'assurément, tous tant que vous êtes, vous me paraissez ivres du nectar des dieux d'Homère, mélangé de népenthès, quand tout à l'heure, sombres et soucieux sur vos bancs, on vous eût pris pour des échappés de l'antre de Trophonius. De même que quand le soleil montre à la terre sa face éclatante et radieuse, ou que, après un rude hiver, le printemps reparaît, ramené par les zéphyrs, tout change aussitôt d'aspect, la nature rajeunie se pare de riantes couleurs; de même, dès que vous m'avez aperçue, vos visages se sont transformés. Ainsi, tandis que d'habiles rhéteurs, par de longs discourts soigneusement préparés, parviennent difficilement à dissiper l'ennui, moi je n'ai eu qu'à me montrer pour en venir à bout. Quant au sujet qui m'amène aujourd'hui dans cet appareil inusité, vous allez le savoir, si vous daignez m'écouter, non pas avec les oreilles que vous prêtez aux sermons des prédicateurs, mais avec celles que vous avez coutume de dresser sur la foire devant les charlatans, les baladins et les bouffons, ou bien celles que notre cher Midas montra jadis à Pan. Il m'a pris fantaisie de philosopher un moment avec vous, non certes comme ces pédants qui, de nos jours, farcissent la tête des enfants de bagatelles assommantes et leur enseignent à disputer avec plus d'entêtement que des femmes, mais à l'exemple de ces anciens qui, pour échapper au nom décrié de sages, adoptèrent celui de sophistes. Ils s'appliquaient à célébrer par des éloges la gloire des dieux et des héros. Vous allez donc entendre un éloge, non d'Hercule ni de Solon, mais le mien propre, celui de la Folie.
à comparer avec un tableau d'un peintre flamand contemporain : H.Bosch, la nef des fous
quelques articles parus dans le monde des livres sur des sujets traités cette année
Une histoire particulière du livre
Article paru dans l'édition du 27.05.05
Quand l'écriture, en se prenant elle-même pour objet, témoigne de son époque
comme un cabinet d'amateur, qui rassemblerait des livres et non des peintures ou des sculptures, selon une logique que le lecteur est invité à découvrir, ce recueil de Roger Chartier propose, en une série de tableaux successivement consacrés à Baudri de Bourgueil, Cervantès, Ben Jonson, Cyrano de Bergerac, Richardson, Goldoni et Diderot, d'entrelacer deux approches qui s'ignorent d'ordinaire : « D'un côté, la compréhension et le commentaire des oeuvres ; de l'autre, l'analyse des conditions techniques ou sociales de leur publication, circulation et appropriation. » Pour s'émanciper ainsi du partage ruineux entre compréhension et description, entre herméneutique de textes arrachés à l'histoire et histoire sociale des formes sous lesquelles ceux-ci se donnèrent à lire, Chartier choisit de revenir à quelques-uns des textes littéraires où l'écriture se prend elle-même pour objet et décrit l'apparence matérielle qu'elle revêt, les supports qu'elle couvre, les acteurs qu'elle convoque pour voir le jour et circuler, les lecteurs qu'elle image et qu'elle sollicite.
En expliquant, par exemple, ce que sont les petites tablettes recouvertes de cire ou d'enduit sur lesquelles il jette les premières ébauches de ses délicates poésies avant que son scribe ne les transcrive sur parchemin, Baudri de Bourgueil révèle très précisément les ressorts et les conditions sociales de l'échange lettré de son temps : l'opposition entre composition et transcription, la proximité entre la lecture et le chant, le lien entre l'écriture, la mémoire et l'amitié réciproque...
PROCESSUS COMPLEXE
De même, la visite imaginaire de Don Quichotte dans un atelier d'imprimerie de Barcelone multiplie les indications sur les métiers du livre au début du XVIIe siècle. Et en mettant le héros en présence de la suite apocryphe du premier tome de ses propres aventures, rédigée par Alonso Fernandez de Avellaneda et parue en 1614, dans une mise en abyme spectaculaire qui brouille la frontière entre le monde du lecteur et le monde du livre, elle dévoile également tout un pan des pratiques éditoriales de l'époque moderne où rien ne venait assurer la propriété de l'auteur sur son propre texte.
Roger Chartier peut alors en apporter une illustration ultime et paradoxale avec l'interprétation enthousiaste que Diderot propose en 1761 des romans épistolaires de Samuel Richardson : comme celui-ci prétendait n'avoir fait que publier des lettres écrites par ses propres personnages, les héros de la fiction devenaient les contemporains des lecteurs, des êtres de chair et de sang auxquels on pouvait s'identifier ou porter intérêt, justifiant par là le projet de Diderot qui inversait les principes du jugement esthétique dominant en louant le roman - et donc la fiction - pour sa capacité à proposer des exemples de comportements. Mais, du coup, précisément pour la même raison, il s'avère difficile « de concilier la fable de la correspondance trouvée par hasard, qui fait des personnages les véritables auteurs du livre, et l'affirmation décidée de la propriété de l'écrivain » en faveur de laquelle Diderot s'engage alors dans un texte décisif rédigé en 1763-1764 à la demande de la corporation des libraires.
Relire les ouvrages qui parlent d'eux-mêmes, de leurs auteurs, de leur commerce, de leurs lecteurs, non pour y célébrer le génie éternel des grands textes et des grands auteurs, mais pour y retrouver une histoire particulière du livre moderne : tel est le pari, placé en partie sous le signe de Borges, de ce livre lumineux qui égare le lecteur dans la fiction littéraire pour mieux le conduire à comprendre que notre conception de l'oeuvre ou de l'écrivain est bien le produit de l'histoire. Ce n'est qu'au terme d'un processus infiniment complexe où furent en jeu à la fois le statut de l'homme de lettres, la protection du droit d'auteur, la professionnalisation des métiers du livre que l'oeuvre s'imposa comme « une chose immatérielle », indépendante des formes concrètes qu'elle pouvait revêtir temporairement, et dont il fallait préserver la pureté contre les altérations extérieures.
Olivier Christin
L'humanisme ou la révolution par les lettres
Article paru dans l'édition du 12.05.06
Libéré des geôles pontificales, où il avait passé quelques mois pour un pamphlet contre Paul II, Bartolomeo Platina écrivit, au cours des années 1460, son De falso et vero bono, y livrant une réflexion essentielle sur la science, la culture et le statut de l'homme formé aux studia humanitatis : « Seul parmi tous, le savant n'est pas un étranger en pays étranger (...) la culture, partout où nous allons, nous accompagne, nous guide, nous permet d'arriver à bon port. »
Pouvait-on dire alors avec plus de vigueur et d'espérance l'idéal, non d'un savoir universel enfermant le monde dans un système, mais d'une communication entre les hommes grâce à la restitution des bonnes lettres ? Pouvait-on exprimer mieux la conviction que les litterae pouvaient contribuer à la rénovation du monde, de l'enseignement, de la vie en société, du gouvernement même, et à la félicité de l'homme ?
Pour comprendre les enjeux de ce surgissement des studia humanitatis dans l'Italie des XIVe et XVe siècles, il faut suivre le récit lumineux et généreux d'Eugenio Garin dans ce classique, L'Humanisme italien, dont on attendait la traduction française depuis près de soixante ans. Partant de Pétrarque et de Salutati, Garin réfute en effet les interprétations tronquées et les simplifications partisanes forgées par les contemporains eux-mêmes. Contrairement à ce qu'affirment un Ulrich von Hutten ou un Rabelais, par exemple, dans leur dénonciation des « théologastres » ignares et ratiocineurs, ou encore Erasme qui ridiculise les « subtiles niaiseries » de la scolastique, le Moyen Age n'avait pas ignoré les classiques ou les langues anciennes. « Le Moyen Age [n'est] ni ténébreux ni barba re », mais l'usage qu'il fait des textes antiques, et singulièrement d'Aristote, l'enferme dans « une attitude révérencieuse », qui le condamne « au commentaire obsessionnel et tourmenté », à la glose ininterrompue des mêmes auteurs et des mêmes passages. En s'appliquant à la critique historique et philologique des textes antiques, l'humanisme accomplit une rupture radicale : Aristote ou Galien ne sont plus des autorités qu'il faut commenter inlassablement, mais des auteurs, situés dans l'histoire, qu'il faut lire et comprendre, et qu'il est donc possible de soumettre à une discussion critique.
SENTIMENT NOUVEAU
On le voit, ce passage, décisif, de l' auctoritas à l 'auctor participe d'un sentiment nouveau de l'histoire et du passé, d'un rapport à l'Antiquité qui n'est plus perpétuation ou répétition sans fin d'un savoir immuable et parfait. Ce premier humanisme italien, celui de Salutati, de Lorenzo Valla, de Bruni, n'est ainsi pas affaire de cabinet ou de bibliothèque. Au contraire, c'est dans le service des autres hommes, de la cité ou de la patrie que se manifeste et s'exprime pleinement la vertu de l'homme formé aux bonae litterae. Comme le dit Alberti, « l'homme est né pour être utile à l'homme » et cette certitude fonde la dénonciation de l'état monastique et de l'isolement stoïcien. L'action politique, le travail, la gloire, voire la richesse, sont plus utiles et plus conformes à la dignité de l'homme que l'ascèse stérile ou la solitude monastique.
La vigueur de l'humanisme civique et la conviction que le langage, ou plus exactement la rhétorique, est l'outil qui permet d'agir dans la société des hommes pour le bien commun conduisent par conséquent les membres de la République des lettres à se prononcer sur des questions qui prennent à partir de la fin du XVe siècle un caractère d'urgence : la dignité des langues vernaculaires (enjeu des Azolains comme de La Célestine), la légitimité de la traduction des Ecritures, le renouvellement de la pédagogie et le rôle de la conversation ou du dialogue dans la formation de l'homme accompli, le service du prince...
Les origines des lecteurs royaux, brillamment retracées par le premier volume de la monumentale Histoire du Collège de France dirigée par André Tuilier, en sont peut-être l'une des meilleures illustrations. Elles montrent, en effet, que si les idées et les méthodes humanistes s'étaient peu à peu propagées dans l'Université de Paris dès la seconde moitié du XVe siècle, une étape est bien franchie avec l'accession au trône d'un roi très vite conscient de la gloire que les lettres et les arts pouvaient lui apporter à côté du succès des armes, surtout lorsque, après Pavie, (1525) celui-ci se déroba. Longtemps retardée, malgré les efforts d'un Guillaume Budé et les tergiversations d'Erasme, qui se vit offrir la direction de cette nouvelle institution, la création des lecteurs royaux pour le grec, l'éloquence latine, l'hébreu, la médecine mais aussi l'arabe ou les mathématiques ouvre de fait une époque nouvelle.
Alors que la plupart d'entre eux sont dépourvus des grades parisiens sans lesquels il n'était pas possible d'enseigner, les lecteurs écornent le monopole de l'Université et drainent un public nombreux, parfois grâce à l'utilisation du vernaculaire. Mais, surtout, ils importent dans les disciplines dont ils se saisissent les exigences critiques et rhétoriques de pensée humaniste : forts de leurs compétences de grammairiens et de philologues, ils braconnent sur les territoires de la faculté de théologie et contribuent à changer le cours des études bibliques ; contre la prédominance des exercices oraux, et notamment des disputes, dans l'Université, ils imposent la centralité de l'écrit et de la lecture dans la pédagogie ; ils participent aussi clairement de la fondation d'une mathématique autonome. Origines fragiles et apparemment modestes du futur Collège de France ? Peut-être, mais son rôle s'avère rapidement décisif. En inaugurant cette nouvelle instance de production et de propagation du savoir et en la protégeant contre les premières épreuves qu'elle dû affronter, François Ier réalisa bien le programme humaniste énoncé par Pandolfo Collenuccio pour Alphonse d'Aragon : « Le roi qui n'est pas un lettré est un âne couronné. »
Olivier Christin
La face cachée de la Renaissance
Article paru dans l'édition du 19.01.01
La vaste fresque de Peter Burke comme l'essai de Bernard Cottret invitent à nous défaire d'une vision par trop enchantée de cette période
Y A T4IL eu de moments historiques ont suscité autant d'envolées enthousiastes et de déclarations d'amour que la Renaissance. Combien de livres d'histoire, de guides de voyage, de catalogues de musées ou de pochettes de disques ont célébré et célèbrent encore avec ferveur le réveil des arts et des lettres, l'avènement d'un âge de raison et de progrès, la libération des énergies et des esprits avec les transformations qui affectent à la fin du Moyen Age et au XVIe siècle les pratiques intellectuelles et artistiques de l'Italie, d'abord, puis petit à petit de l'Europe occidentale ? Ainsi le livret d'un disque récent ( Utopia Triomphans, Huelgas Ensemble, Sony) n'hésitait pas à voir dans cet « âge d'or » une époque « avant tout imprégnée d'un humanisme qui, avec une éducation classique exhaustive, a devant les yeux l'homme harmonieux », sans craindre tautologie et emphase. C'est pourtant de cette vision enchantée - mais illusoire - de la Renaissance, de cet optimisme rétrospectif qui excède celui que les contemporains eux-mêmes plaçaient dans les mutations dont ils étaient les témoins et les acteurs que deux synthèses nouvelles nous invitent à nous défaire. Les deux ouvrages ont a priori peu de chose en commun : Peter Burke brosse une vaste fresque chronologique qui court de la fin du XIVe siècle jusqu'à la guerre de Trente Ans et embrasse un espace géographique immense ; Bernard Cottret privilégie, de manière très personnelle, des événements, des personnages, des lieux peu nombreux mais significatifs. Ils invitent toutefois l'un et l'autre à relire l'histoire de la Renaissance forts de nouvelles exigences et de nouvelles interrogations.
En partant de problématiques empruntées aux théories de la réception de Hans Robert Jauss - au détriment, peut-être, d'une analyse plus poussée des contextes politiques et sociologiques -, Peter Burke propose de suivre les transformations qui bouleversent les arts figuratifs, la musique, l'architecture mais aussi la littérature, l'histoire, les sciences naturelles, sur la longue durée et de mesurer partout les effets d'adaptation, d'imitation, de traduction des innovations venues, dans un premier temps, d'Italie.
S'il montre bien ainsi l'importance décisive de la circulation des artistes et des ho